Le choléra en Haïti

Mars 2011

Traitement homéopathique de l’épidémie

Introduction

Le choléra représente l’archétype de l’affection aigue épidémique conservé
dans l’inconscient collectif comme l’image d’un fléau épouvantable. Avant
l’introduction de la réhydratation parentérale (perfusion), la mortalité restait
importante, d’où l’expression « choisir entre la peste et le choléra ». Suivant
les épidémies au XIXème siècle, la mortalité globale atteignait 40% sous le
traitement allopathique de l’époque, souvent à base d’opium pour tenter
d’enrayer les diarrhées.

Adolph LIPPE dans une magnifique conférence sur le sujet, démontre sa maîtrise
absolue du sujet de la contagion et évoque les statistiques de son époque (Asiatic
Cholera, lecture given Dec. 8th 1865, Hom. Med. College of Pennsylvania). Il
explique en colligeant les résultats de la plupart des prescripteurs américains
que la mortalité sous le traitement homéopathique avoisine 5%, bien que luimême
n’ait jamais perdu un seul cas. C’est justement grâce à ses immenses
succès dans le traitement des affections épidémiques comme la rougeole, le
choléra, la pneumonie, le typhus, que l’homéopathie à conquis dès ses débuts
ses lettres de noblesse et a été largement adoptée par le public enthousiaste.
Le support des malades face à la propagande obstinée des différents lobbies
représente toujours le facteur qui maintient l’homéopathie vivante.

Mais par-dessus tout, le choléra représente pour Hahnemann et l’homéopathie
le même motif de gloire que tirent Newton et la mécanique céleste de
la découverte d’Uranus par Le Verrier et Adams uniquement d’après les
perturbations gravitationnelles des autres planètes. Sans avoir vu un seul
cas, la seule description clinique du fléau asiatique aux portes de l’Europe
avait suffi au Maître pour désigner Camphora, Cuprum et Veratrum comme
étant les principaux médicaments indiqués. Les résultats en France furent tels
qu’une véritable pénurie de Camphre se produisit dans le pays. L’homéopathie
provoqua un véritable séisme, et l’Ecole officielle fit tout pour l’interdire. C’est
dans ce contexte qu’il faut se rappeler la réponse prophétique du Premier
Ministre Guizot à ces Messieurs de l’Académie de Médecine venus demander
l’interdiction de l’homéopathie en France : « Messieurs, le Docteur Hahnemann
est un savant de grand mérite. Il ne m’appartient pas d’interdire aux malades
d’avoir recours à une méthode, qui si elle s’avère inepte, s’éteindra d’elle même
 ».

Haïti

C’est donc avec ce lourd héritage sur nos épaules que nous nous sommes
rendus en Haïti pour tenter de faire les preuves de notre médecine et soulager
quelques souffrances dans un pays qui manque de tout. Je m’étais déjà rendu
à Port au Prince l’année précédente, juste après le séisme qui avait causé
200.000 morts. Avec une petite équipe, dont Catherine Mayer et mon vieil
ami Kaviraj, le grand maître de l’agro-homéopathie, nous avons ainsi traité
plus d’une centaine de personnes par jour, dans la rue, sous une bâche pour
nous abriter du soleil. Les patients médusés et prudents durant la première
demi-journée sont ensuite accourus en masse au vu des premiers résultats
spectaculaires.

L’adjectif spectaculaire est souvent associé à l’homéopathie. Tous ceux qui se
sont donnés la peine de suivre la voie tracée par le Fondateur ont cette chance
d’accéder aux délices d’une guérison, prompte, douce et durable. Dans les
pays du tiers-monde, les tableaux cliniques sont souvent extrêmement clairs,
par opposition à la situation dans un Occident gavé de drogues et survacciné.
On a souvent l’image en homéopathie de consultations longues, ce qui
représente une dérive de l’idéal hahnemannien. Souvent les prescripteurs ont
été peu ou mal formés ; la plupart d’entre eux ne se sont jamais donné la peine
d’étudier l’Organon, et avec une naïveté aussi profonde que leur culture est
superficielle, ils se sont mis à suivre des méthodes aléatoires qui ont toutes en
commun le fait d’être infiniment inférieures à l’homéopathie pure.

La réalité, y compris dans les affections chroniques, est qu’une consultation
ne devrait jamais excéder 30 minutes. L’oeil d’un praticien entraîné devrait
percevoir très rapidement le signe caractéristique (Organon 153) qui lui permet
ensuite de sélectionner le simillimum d’après une liste limitée de médicaments.
Cette tactique dite du « bottom-up » est celle que tous les grands homéopathes
utilisaient, avec diverses variantes.

Même Kent, qui a introduit un si vaste chapitre de signes mentaux dans le
répertoire montre au travers de nombreux cas cliniques dans ses Lesser
Writings, qu’il procédait de même (il faut se rappeler qu’à la Polyclinique de
Chicago, il consultait 20.000 personnes par an en plus de sa pratique privée,
et de l’enseignement !) Kent prend l’exemple d’une patiente qui présente un
bearing-down (sensation de descente d’organes). Il trouve une modalité très
clairement marquée : la femme est améliorée en croisant les jambes. Puis il fait
le diagnostic différentiel entre Lilium et Rumex d’une part et Sepia de l’autre à
l’aide des signes mentaux.

C’est exactement ce que nous faisons tous les jours, et c’est aussi ainsi que
l’on trouve rapidement la piste du médicament épidémique.

Le médicament épidémique

C’est grâce au Dr. Jean Marie Caïdor, directeur de l’hôpital Saint François de
Sales, et au Dr. Thomas Hans-Muller que nous avons pu accéder aux cas de
choléra. L’épidémie en Février 2011 était déjà sur le déclin, ou du moins la
situation stabilisée grâce à la mise en place d’un maillage sévère, avec des
CTC (Centres du Traitement du Choléra) disséminés un peu partout. A cet
égard, en partageant comme à l’accoutumée le quotidien de la population,
nous avons pu mesurer le degré d’exaspération des haïtiens envers les
organisations humanitaires qui se comportent comme des occupants en pays
conquis, s’appropriant une grande partie de la main d’oeuvre active, patrouillant
partout à l’aide d’énormes 4X4 au mépris des piétons ,etc...
C’est ainsi que nous avons traité environ une vingtaine de cas qui avaient été
directement hospitalisés sans passer par les CTC, où nous étions persona non
grata car homéopathes.
En moyenne, les cas hospitalisés demeuraient 6 à 8 jours sur leur brancard
spécial avant de pouvoir repartir chez eux. Allongés sur une simple bâche
plastique, les malades étaient perfusés, tandis qu’une large ouverture au
milieu du lit leur permettait d’évacuer les selles dans un grand seau sans avoir
besoin de se lever. Pour vomir, il leur suffisait de se pencher sur un autre grand
récipient à la tête du lit.

Paragraphe 101 de l’Organon de Hahnemann :
« Le médecin qui traite pour la première fois un cas épidémique, peut ne pas
trouver sur le champ l’image parfaite de l’épidémie régnante, attendu qu’on
n’arrive à bien connaître la totalité des symptômes objectifs et subjectifs de ces
maladies collectives qu’après en avoir observé plusieurs cas.
Cependant, un praticien exercé et consciencieux pourra souvent dès le premier
ou le second malade s’approcher tellement du véritable état de chose, qu’il en
concevra sans retard la physionomie caractéristique, et que, très rapidement
il aura le moyen de déterminer le remède homoeopathique convenable et
approprié pour combattre l’épidémie. »

Une première inspection des patients me montra que les vomissements et les
selles étaient aqueux et abondants. Ils n’avaient pas l’aspect « eau de riz »
classique du choléra, mais on pouvait voir en suspension dans le liquide clair
de nombreuses particules blanchâtres floconneuses aux contours mal définis,
ce qui évoquait immédiatement à mon esprit des « boules de suif » pour établir
une concordance avec la matière médicale. Sachant d’autre part que tous les
patients avaient dès le début de l’affection une soif intense pour de l’eau la plus
froide possible, un premier candidat pour désigner le remède épidémique me
venait à l’esprit.

Ces premières constatations ne devant pas m’influencer, je passai à l’examen
du premier cas. Ce patient venait d’être hospitalisé. La veille, il avait été saisi
de vomissements et de diarrhées. En même temps qu’il s’affaiblissait très vite, il
avait présenté une soif très importante pour de l’eau froide. Ce qui était frappant
chez lui, comme chez tous les autres cas, c’était la dégradation très rapide de
l’état général, mais aussi l’absence de crampes ou de fortes douleurs. Le fait
d’avoir ce genre de cas aussi peu algique me permettait d’exclure Cuprum et
Veratrum.
Dans les cas aigus, c’est une bonne routine de s’enquérir si le patient a chaud
ou froid. Dans le choléra, il n’y a jamais de fièvre, mais ce patient se plaignait
spontanément d’éprouver des chaleurs. Comme toujours en homéopathie,
nous devons affiner un symptôme pour le rendre utilisable, ce qui revient à
le caractériser. Localisation, sensation, modalité, concomitant, irradiation sont
notre leitmotiv.
Or, ici le patient montrait clairement que sa chaleur était ressentie dans le dos.
Cela me permettait de dégager très nettement Phosphorus, au vu de mes
premières constatations. Mieux encore, en demandant au patient de bien
préciser où dans le dos cette chaleur se localisait, il parvint à se tourner pour
nous montrer la région dorsale entre les omoplates.

_Le diagnostic de Phosphorus ne souffrait aucun doute, mais il était prudent de
chercher désormais à valider le choix par la recherche de signes plus généraux,
ce qui prend quelques instants de plus :
« A quel moment de la journée êtes-vous le pire ? » A cette question le patient
répond spontanément « le soir, dès que la nuit tombe ».
« Avez-vous besoin qu’on vous laisse tranquille ou préférez-vous qu’il y ait
quelqu’un près de vous ? » Décontenancé un instant par la question, le patient
nous montre sa mère et nous dit « surtout le soir, je serais content qu’elle soit
avec moi »

Que demander de plus pour prescrire Phosphorus  ? Nous avions préparé
plusieurs médicaments sous forme de spray en solution hydro-alcoolique,
suivant les conseils de Kaviraj qui possède une très grande expérience des
« traitements de masse » en Inde. Il suffit de faire ouvrir la bouche et pschitt,
une petite giclée de Phosphorus 200. Le médicament touche ainsi une grande
surface muqueuse à la fois, ce qui accentue nettement son effet.
La plupart des cas n’auront besoin que d’une seule prise pour se rétablir…
Phosphorus, encore Phosphorus, toujours Phosphorus.

Les cas deviennent rapidement monotones quand le génie épidémique s’affirme
avec autant de clarté. Mais le plus surprenant c’est que chaque malade faisait
son propre tableau de Phosphorus selon sa propre constitution.
Les signes communs qui se retrouvaient chez tous les malades étaient :
Affaiblissement, vomissement, diarrhées, soif pour de l’eau très froide en
grande quantité, aggravation le soir, désir de compagnie.
Mais à chaque cas on trouvait de nouvelles keynotes de Phosphorus, voici
quelques exemples :
Cas 2 : chaleur dans le dos, comme de l’électricité qui monte jusqu’au vertex.
Cas 3 : douleur de l’abdomen qui irradie de partout dans le ventre (pain
extending across abdomen)
Cas 4 : grande agitation, la jeune femme se dévêt devant tout le monde, les
seins nus (ce qui est très rare dans un pays où les gens sont très pudiques)
Cas 5 : ictère très marqué des conjonctives, langue jaune, douleurs hépatiques
Cas 6 : vieille femme maigre, délire loquace

Conclusion

Phosphorus guérit la plupart des cas en 6 à 12 heures, certains demandant
une répétition de la dose. Les résultats sont tellement surprenants qu’on voit
la plupart des patients se redresser dans leur lit peu après la prise du remède.
Seules les personnes âgées demandent plus de temps pour se remettre debout.
Dans l’heure qui suit l’administration du médicament, les douleurs et autres
malaises sont soulagés, puis les vomissements s’estompent ainsi que les
diarrhées. Les patients demandent à manger et leur état général s’améliore très
rapidement. A la fin de notre séjour, on avait renoncé à poser des perfusions
aux patients nouvellement admis et tous avaient droit d’office à leur spray de
Phosphorus.

Finalement le plus surprenant a été la réaction des médecins haïtiens.
Contrairement à leurs confrères occidentaux qui refusent de voir l’évidence
et demandent des « preuves », ils ont rapidement compris l’intérêt de
l’homéopathie et désirent ardemment l’apprendre.
A travers notre modeste expérience haïtienne (qui demande à être développée
sur des bases plus rigoureuses), nous avons voulu montrer la supériorité de
l’homéopathie dans les situations infectieuses même les plus graves, et qu’il
est très simple de la mettre en oeuvre rapidement et efficacement pourvu qu’on
ait bien compris l’enseignement de Hahnemann.
C’est pourquoi je voudrais que notre petite étude donne envie d’étudier
sérieusement la doctrine car se lancer dans la pratique de l’homéopathie
sans avoir jamais étudié l’Organon revient à nous priver de la conscience qui
forme l’ossature même du futur homéopathe et tourner le dos à l’héritage de
Hahnemann.
Ceci expose toujours aux mêmes fléaux :

  • devenir la proie des inventeurs de systèmes et payer leurs coûteuses
    formations
  • picorer ici et là des fragments de l’homéopathie pour obtenir au final une
    pratique approximative, toujours très inférieure aux résultats que peut apporter
    l’étude de l’ensemble de la méthodologie Hahnemannienne, fruit de plus de 50
    années d’expérimentations et d’améliorations incessantes.
    Seuls les résultats comptent : qui est capable d’aller sans trembler devant
    un cas de typhoïde, de choléra ? Qui est capable de gérer une polyarthrite
    rhumatoïde, une épilepsie, un ulcère d’estomac ?
    La réponse est univoque : seul celui qui aura pénétré la pensée du Fondateur.

Docteur Edouard Broussalian - Genève