La femme dans la société africaine

Octobre 2010

La femme africaine n’est qu’une résultante, mouvante, des échanges entre
civilisations, au cours du temps . Sa « condition humaine » est la même que
celle de toutes les autres femmes au monde, ses « questions essentielles »,
et « attentes fondamentales » sont les mêmes également .S’il existe une
spécificité, c’est dans la forme des réponses qu’elle donne aux sollicitations du
groupe humain au sein duquel elle vit…

Classiquement, le niveau d’une civilisation, d’une culture, se mesure à la place
faite aux sujets considérés comme les plus fragiles : les femmes, les personnes
âgées, les orphelins, l’étranger….

La femme (en général) africaine (en particulier) vit une « tragédie » : elle
est responsable de la survie de l’espèce… D’ elle dépend la fonction de
reproduction, des apprentissages fondamentaux, des premiers éléments de
socialisation de l’enfant, et donc, globalement, du « vivre ensemble ».
En Afrique, « il y a ce qu’on voit, il y a ce qui est »… Mais on peut distinguer
certaines « figures repérables » de la femme africaine : mère, amante, soeur,
conseillère…

[*La femme « mère »*]

Cette « figure » est une réalité fondamentale, car située au centre du « drame »
de la reproduction, de la conservation entre les êtres humains. Consciente de
la fragilité de la condition humaine, la femme « donne la vie »… mais aussi
est en quête de la paix, de la solidarité, de la défense de la dignité de chaque
individu.

Elle est donc une « figure vénérée », puisqu’elle a le pouvoir de faire naître
la vie, comme le fait la Terre… Elle devient ainsi une « déesse », une figure
« sacrée », égale aux dieux…

Elle est aussi « mère nourricière », comme la Terre encore, qui allaite, fait
manger, permet à son enfant de grandir…

Par extension, elle est considérée comme « responsable de tous les êtres
humains », dont l’étranger qui, par définition, est lui aussi un être fragile…
Elle est « protectrice », et c’est pourquoi elle se situe « hors des bains de
sang », ne participe pas aux guerres, et s’abstient, voire disparaît, des conflits
politiques ; elle est garante d’un « droit d’asile (traditionnellement, une hutte est
réservée à ce rôle dans les concessions), elle a le rôle de défense de la dignité
de l’enfant (malade, handicapé)…

Est noté que, là bas, comme ici, si ces tâches pourtant fondamentales ne sont
pas « reconnues » par la société, alors il se dit que « les femmes ne font
rien »…

Protectrice des vivants, elle l’est aussi des morts (offrandes aux ancêtres), et
des malades (fonction de guérisseuse, de cueillette des plantes médicinales),
d’où les rites de massages, d’endormissement, de bains…

D’elle dépendent les premiers apprentissages, la parole, les mouvements, la
pensée, c’est à dire une mission « éducative », via le chant, les berceuses, le
« dialogue intense » que permettent les contes, les devinettes, les proverbes…
La « socialisation » au travers des rites de baptême, de présentation publique au
clan, à la société, mais aussi à la Nature…Il s’agit d’une éducation individuelle,
d’abord, puis collective, ouverte à tous les enfants, car, en Afrique, « tout
espace (social) est éducatif »…

La femme crée ainsi une « interdépendance » à l’intérieur de la famille, mais
aussi du clan, de la société, de l’ensemble de l’humanité… Elle donne des
repères à l’enfant vis à vis de la société humaine, qui inclut les morts (le passé),
les vivants, mais aussi ceux à venir (le futur)… mais encore des repères vis -à
vis de la Nature, du règne animal, végétal, minéral…

[*La femme « amante »*]

L’acte sexuel est vécu comme « un rapport transgressionnel » : l’homme « sort
du sexe de la femme (la mère), et revient dans le sexe de la femme (l’amante) »,
ce qui réalise un « inceste symbolique »… Cela peut expliquer que, afin de
neutraliser le poids de cet aspect troublant de l’acte sexuel, ce « tiraillement
inconscient », certains hommes recourent à la force, à la dégradation de la
femme, pour « oublier le lien mère/femme »…

La pulsion sexuelle induit un « rapport de possession » et est considérée
comme peu « maîtrisable », ce qui fait peur… D’où les tabous, interdictions,
obligations, visant à « socialiser, contrôler, codifier » l’acte sexuel…Le mariage
socialise, « codifie » la sexualité…

Le « mystère du plaisir sexuel féminin » fait peur aux hommes : ceux-ci mettent
donc en place des moyens de blocage de toute recherche du plaisir des
femmes (excision, autres contraintes, en particulier, par exemple, si l’homme
est à la guerre…)

La prostitution, la polyandrie plutôt féminine est vécue en Afrique comme une
« soupape » à une codification sociale rigide de la vie sexuelle.Cela reste un
« comportement transgressionnel » simplement toléré, ou, parfois, officialisé
sous forme de « métier »…

L’homosexualité existe, de fait, en tant que pratique sexuelle, mais ne peut être
« socialement acceptable » en tant que mode de vie puisqu’il est considéré
que, par définition, entre individus de même sexe, ne peut exister aucune
« complémentarité » de couple…

Mention de la pratique du lévirat : par devoir, le frère remplace son aîné
décédé, car personne ne voudrait de la veuve et des orphelins. Cette pratique
est actuellement, parfois officiellement, contestée dans certains pays d’Afrique,
mais reste cependant tolérée par défaut de mesures étatiques organisées
autres de « protection sociale »…

[*La femme « soeur »*]

Le sens de « soeur » dépasse totalement la stricte dimension biologique : les
parents ne sont pas considérés comme les mieux outillés pour assurer toujours
et en totalité l’éducation de l’enfant, mais les soeurs, et aussi les oncles, tantes,
eux, ont « la bonne distance » entre parents et enfants…

L’intervention des fratries et cousinages n’est pas réservée aux femmes, mais
reste toujours mixte, tant dans les coutumes matriarcales que patriarcales…
Les fratries élargies participent à « l’interdépendance » dans laquelle baigne
l’enfant…

Toutefois, la soeur biologique, surtout si elle est l’aînée de la fratrie, relaye et
soutient l’action des parents, d’autant qu’elle est « à la bonne distance » elle
aussi… Elle porte la responsabilité conjointe de l’équilibre économique familial
(dont la survie alimentaire), ce qui peut expliquer l’importance très secondaire
donnée parfois à la fréquentation de l’école…
Ainsi, par exemple : en Guinée, seulement 6% des filles sont scolarisées !

La femme « soeur » est le relais naturel et immédiat de la femme « mère » pour les responsabilités maternelles et éducatives, d’où une préparation de fait précoce à
affronter la vie, et une grande capacité potentielle de la femme africaine à accéder
à l’autonomie : « ton travail est ton premier mari »…

Il y a donc une complémentarité des « images » mère/soeur, qui constituent une
« unité complémentaire » ; cela donne de la crédibilité sociale à chacune des
deux « figures » de femmes, et permet une égalité quant à l’accès à « l’espace
public » (le marché, les champs, les cérémonies…)

Cette dualité, et presque égalité fonctionnelle mère/soeur, peut avoir été
bouleversée par l’arrivée des grandes religions monothéistes…

La relation (« d’amour ») du couple, elle aussi, comporte la dimension « soeur »,
puisqu’elle implique de repérer et parfois renforcer ce qui est commun, ce qui
est complémentaire, ce qui est différent, entre les deux membres du couple .
Cela impose aux partenaires de se « supporter » (aux deux sens du terme),
au travers de « sacrifices consentis » et de « pertes acceptées »… l’ensemble
repose sur le dialogue, et constitue une relation « d’amitié conjugale »…

Le couple africain cherche en général à éviter les grandes différences de classes
d’âge, car, dans ce cas, il y a évidemment peu ou pas d’histoire/d’expérience
commune à partager entre les membres du couple…
Ainsi, l’amour « fusion » n’est pas valorisé, au bénéfice de l’amour « partage »,
sur la base « d’exister pour faire exister l’autre », ce qui laisse possible, entre
autres, l’indépendance économique…

En Afrique, cette prise d’indépendance, grâce à une insertion des femmes (et
des hommes), très tôt, dans le tissu économique informel, tend à être gênée
par l’émergence d’un secteur formel envahissant…

Discussion dans la salle : la mortalité maternelle en Afrique fait que les grandes
soeurs sont naturellement préparées à remplacer la mère… La grossesse est,
de fait, vécue comme un combat pour la vie (un « combat guerrier » selon
certains dialectes), et mortalité infantile et maternelle ne sont pas « acceptées »,
mais seulement « supportées »…

[*La femme « conseillère »*]

Il existe un « espace politique » féminin, interne à la famille, et externe… Les
« rapports politiques » sont « égalitaires » dans les sociétés agricoles car il
y a toujours une part féminine à la décision masculine, et l’inverse… Même
si les apparences (palabres) sont celles de discussions entre les hommes
uniquement, les décisions finales tiennent compte de l’avis des femmes…
Dans le dicton « la nuit porte conseil » (qui possède un équivalent proche
africain), c’est en fait « la femme de la nuit », qui porte conseil… Et alors, le
lendemain, après un jour franc de réflexion, l’homme quitte son épouse, sort,
et dit : « j’ai décidé que… » !

Les analyses finales des hommes (« la scène »), sont ainsi tempérées/
modifiées par les considérations pratiques et multiples émises par les femmes
(« les coulisses »)…

La femme est conseillère en ce qu’elle a une capacité d’analyse naturelle due
à sa confrontation précoce aux réalités de la vie, « depuis toujours »…

Aujourd’hui, un danger guette l’Afrique : la parole de la femme n’est plus écoutée. La complexification de la société « oublie » la femme. Et l’on voit apparaître des hommes experts en féminité, des « hommes-mères » en quelque sorte, mais aussi des femmes violentes…

Les manoeuvres/rites de séduction ont pour fonction de « faire passer » le
travail des femmes de recherche de complémentarité (égalitaire) femme –
homme, et de conseil…

Cette complémentarité femme - homme est à l’image « des deux pieds » qui
permettent à l’individu, au couple, et, en fin de compte, à la collectivité humaine,
« de tenir debout » …

Vivre ensemble, c’est donner du sens à ce qu’on vit (cela dans une recherche
permanente), et, alors, le regard de l’autre me dit : « tu peux ! »

Louise Esso Essolim Atani